Fratelli tutti

Fratelli tutti

A la fin de l’encyclique Fratelli tutti, le pape François écrit : Dans ce cadre de réflexion sur lafraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise et également par d’autres frères qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi et beaucoup d’autres encore. Mais je voudrais terminer en
rappelant une autre personne à la foi profonde qui, grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes. Il s’agit du bienheureux Charles de Foucauld.
(n° 286).

Le pape dit pour quelle raison Charles de Foucauld l’inspire tellement : Il a orienté le désir du don total de sa personne à Dieu vers l’identification avec les derniers, les abandonnés, au fond du désert africain. Il exprimait dans ce contexte son aspiration de sentir tout être humain comme un frère ou une sœur, et il demandait à un ami : « Priez Dieu pour que je sois vraiment le frère de toutes les âmes ». Il voulait en définitive être « le frère universel ». Mais c’est seulement en s’identifiant avec les derniers qu’il est parvenu à devenir le frère de tous. Que Dieu inspire ce rêve à chacun d’entre nous. Amen ! (n° 287)

Quand je regarde ces personnes dont parle le pape, je constate que François d’Assise a été, à un certain moment, mis de côté par ses frères. Et je vois aussi que Martin Luther King, Gandhi et Charles de Foucauld sont morts assassinés. Cela me fait réfléchir. Ils ont chacun donné leur vie jusqu’au don du sang.

En signant l’encyclique à Assise près de la tombe de saint François d’Assise, le pape continue à faire mémoire du choix de son nom comme successeur de Pierre, mais il évoque également le huitième centenaire de la rencontre du Poverello avec le Sultan Malik-el-Kamil, en Egypte. Il rappelle la rencontre qu’il a eue lui-même avec le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb à Abou Dhabi le 4 février 2019, qui a donné lieu à la signature d’un texte majeur pour l’avenir du dialogue interreligieux et de la construction de la paix : Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune.

Ces références sont, selon moi, fondamentales pour entrer dans la lecture de l’encyclique. Huit chapitres, 287 numéros sur la fraternité et l’amitié sociale, précédés d’un conseil donné par François d’Assise à tous ses frères et sœurs. Celui-ci déclare heureux celui qui aime l’autre « autant lorsqu’il serait loin de lui comme quand il serait avec lui ». En quelques mots
simples, il exprime l’essentiel d’une fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née et habite
(n° 1).

François d’Assise a inspiré le pape François pour rédiger l’encyclique Laudato si’ (2015), car il se sentait frère du soleil, de la mer et du vent. Mais François d’Assise se savait encore davantage uni à ceux qui étaient de sa propre chair. Il a semé la paix partout et côtoyé les pauvres, les abandonnés, les malades, les marginalisés, les derniers (n° 2).

Pour Laudato si’, le pape François avait trouvé une source d’inspiration chez son frère Bartholomée, patriarche orthodoxe de Constantinople, qui a promu avec vigueur la sauvegarde de la création. Pour Fratelli tutti, le pape s’est senti encouragé par le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb, rencontré à Abou Dhabi. Ensemble, lui et le Grand Imam, ils rappellent que Dieu a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux. L’encyclique rassemble et développe des thèmes importants abordés dans le document d’Abou Dhabi. Le pape prend aussi en compte des lettres et des documents contenant des réflexions, qu’il a reçus du monde entier.

Il ne fait pas une synthèse sur l’amour fraternel, mais il se focalise sur sa dimension universelle, sur son ouverture à toutes les personnes. Quand nous sommes face à des manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous pouvons être capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Certes, le pape rédige l’encyclique à partir de ses convictions chrétiennes qui le soutiennent et le nourrissent, mais il essaie de le faire de telle sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté. Nous retrouvons ici ce que saint Jean XXIII et saint Paul VI n’ont cessé de dire quand ils publiaient des encycliques sur des sujets graves de
société (la paix, le développement des peuples, etc.).

Le pape fait allusion à la pandémie de la Covid-19 qui a mis à nu nos fausses certitudes. Au-delà des diverses réponses qu’ont apportées les différents pays, l’incapacité d’agir ensemble a été dévoilée. Bien que les pays soient très connectés, on a observé une fragmentation ayant rendu plus difficile la résolution des problèmes qui nous touchent tous. Et, dans un jugement dont il a le secret, le pape ajoute : Si quelqu’un croit qu’il ne s’agirait que d’assurer un meilleur fonctionnement de ce que nous faisions auparavant, ou que le seul message est que nous devrions améliorer les systèmes et les règles actuelles, celui-là est dans le déni (n° 7).

D’où le vœu de reconnaître, en cette époque que nous traversons, la dignité de chaque personne humaine, de faire renaître un désir universel d’humanité, tous ensemble.

Dans le chapitre premier, l’encyclique dresse un tableau réaliste de la situation mondiale, qu’elle décrit comme les ombres d’un monde fermé. Le pape ose dire certaines choses, que des philosophes et des sociologues ont déjà mises en lumière. Des choses graves comme la fin de la conscience historique (où mettons-nous notre identité ?), la marginalisation de quantité de groupes humains, l’illusion de la communication qui déshabille l’être humain sans aucune pudeur. On le suit du regard, on divulgue sans respecter ce qu’il vit en profondeur.

Dans un chapitre deux, un étranger sur le chemin, nous avons un constat sur le mode de regarder les autres. Si quelqu’un est blessé, abandonné sur le chemin, il nous dérange car nous avons bien des choses plus importantes à faire que de venir à son secours. La parabole du bon Samaritain est toujours d’actualité. C’est un étranger qui est pris de compassion pour celui qui a été roué de coups par des brigands.

Le chapitre trois parle d’un monde ouvert à penser et à gérer. Ce passage est fort utile pour appréhender ce que nous appelons la mondialisation. Nous entrons dans un commentaire fort judicieux de valeurs régulièrement mises en avant dans les discours : liberté, égalité, fraternité, solidarité, droits des peuples.

Le chapitre quatre demande d’ouvrir son cœur au monde. Pas dans le sens habituel régulièrement signalé en Europe du Nord : sortir du monde de la foi pour entrer dans le monde « neutre », sans foi. Ici il s’agit de l’univers sans limites de frontières, d’échange fécond, de gratuité qui accueille, du va-et-vient entre le local et l’universel.Le chapitre cinq est particulièrement riche. Quelle est la meilleure politique ? Sans ignorer l’évolution des populismes et des libéralismes, le pape propose une réflexion qui « fonde » le politique. J’ai retrouvé dans ce chapitre tout ce qui est si important pour sous-tendre la recherche du bien commun.

Le chapitre six plaide pour le dialogue et l’amitié sociale, afin de susciter une nouvelle culture. Certes, il est difficile pour le moment, du moins en Europe du Nord, de mettre ensemble le consensus et la vérité. Le pape Benoît XVI, saint Jean-Paul II n’ont pas cessé de montrer les failles du relativisme. Réfléchir à nouveau sur ces questions difficiles est une ligne de fond du pape François. Il fait allusion à ce qu’il avait déjà dit dans Evangelii gaudium (2013) : A plusieurs reprises, j’ai invité à développer une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent. C’est un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances, puisque « le tout est supérieur à la partie » (n° 215).

Le chapitre sept donne des parcours pour se retrouver : repartir de la vérité, architecture et artisanat de la paix, la valeur et le sens du pardon, la guerre et la peine de mort. Le pape écrit : En bien des endroits dans le monde, des parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures sont nécessaires. Il faut des artisans de paix disposés à élaborer, avec
intelligence et audace, des processus pour guérir et pour se retrouver
(n° 225).

Le chapitre huit expose comment les religions sont au service de la fraternité dans le monde. Sans nier en quoi que ce soit que des religions peuvent être instrumentalisées pour justifier des actes de violence, le pape donne ici un fondement encore plus fort pour une fraternité universelle. Puisque Dieu est le créateur de tous les êtres humains, puisque Dieu est le Père de tous, nous sommes tous ses enfants, nous sommes tous frères et sœurs.

Une encyclique qui fait réfléchir. Une encyclique qui donne des pistes d’action. Une encyclique qui fait du bien et qui ouvre les portes de l’espérance. Merci au pape François pour ce travail magnifique !

Guy Harpigny,
Evêque de Tournai